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Dom Mabillon

Dom Mabillon et les études ou « le travail du cœur, de la charité et de l’amour de la vérité »

Textes recueillis et présentés par dom Thierry Barbeau

Au soir de sa vie, dom Jean Mabillon écrivait à propos de son œuvre : « Dieu veuille que ce soit le travail du cœur, de la charité et de l’amour de la vérité ». Dom Mabillon, dont nous célébrons cette année le tricentenaire de la mort, survenue le 27 décembre 1707, manifesta toute sa vie un indéfectible attachement à l’amour et à la recherche de la vérité, non sans courage, en payant de sa personne et parfois au prix de durs combats.

Ses contemporains louaient surtout, parmi ses vertus, sa probité d’homme de science et son humilité, comme l’auteur de ces vers placés sous son portrait, gravé par Pierre François Giffart :

« Au plus profond sçavoir joindre l’humilité,

Chérir également la paix, la vérité,

Allier la douceur avec la vie austère,

Ce fut le propre caractère

Du fameux MABILLON icy représenté. »

À sa passion pour la vérité, dom Mabillon joignait aussi la charité. « La charité doit être le principe et la fin de toute notre science, et de toutes nos connaissances », n’hésitait-il pas à écrire.

C’est peut-être cette double exigence de vérité et de charité - l’une et l’autre se compénétrant et ne pouvant être dissociées -, qui constitue le plus bel enseignement que nous ait laissé dom Mabillon. Aujourd’hui encore, ce dernier demeure un modèle, au sens fort du terme, dont la vie et l’œuvre sont de nature à nourrir la réflexion et l’action d’un chacun.

Nous proposons aux lecteurs de Vincentiana, qui se devait cette année d’honorer la mémoire du grand moine bénédictin, une simple lecture de quelques passages de ses œuvres sur ce thème prégnant de l’amour de la vérité, qui en constitue assurément la clef [1].

L’AMOUR DE LA VÉRITÉ ET LA SINCERITÉ

La publication en 1677 du tome V des Acta Sanctorum Ordinis Sancti Benedicti valut à dom Mabillon l’accusation d’avoir retranché du calendrier de l’Ordre, des saints qu’il avait jugés lui être étrangers. Une vive polémique s’ensuivit avec plusieurs de ses confrères de la congrégation de Saint-Maur, notamment dom Joseph Mège et dom Philippe Bastide. Pour répondre à ses détracteurs, il rédigea de Brèves réflexions sur quelques Règles de l’histoire.

D’entrée de jeu dom Mabillon y énonce les deux premières règles, l’amour de la vérité et la sincérité « qui rectifient l’entendement et la volonté », c’est-à-dire l’intelligence et le cœur :

« Comme l’amour de la justice est la première qualité d’un juge, aussi la première qualité d’un historien est l’amour et la recherche de la vérité des choses passées. Un juge est une personne publique établie pour rendre la justice, tout le monde suit son jugement sur les faits que l’on lui met en main ; et il est coupable d’un grand crime lorsqu’il ne fait pas son possible pour rendre à un chacun ce qui lui appartient. C’est aussi l’obligation d’un historien, qui est une personne publique, sur laquelle on se repose pour examiner les faits de l’antiquité, - comme tout le monde n’a pas le temps de les examiner, on s’en rapporte au jugement qu’il en fait : et il trompe le public s’il ne fait pas toutes les diligences possibles pour former un juste jugement des choses.

Et il ne faut pas croire que cette justesse de jugement soit de peu de conséquence. Car comme la véritable connaissance de l’histoire est la règle de la prudence humaine dans les choses civiles, le fondement de la Tradition de l’Église dans les choses de la foi, le modèle de la conduite des hommes dans les mœurs : celui-là est bien coupable qui fait profession de donner ces règles, ces fondements, et ces modèles, lequel néanmoins ne se met pas en peine de rechercher la vérité des choses qui en sont le fondement.

Étant donc engagé de traiter de l’antiquité, je me suis proposé pour la première de mes Règles, l’amour de la vérité. [2] »

L’historien, comme tout homme de science, doit faire preuve aussi d’honnêteté :

« Ce n’est pas assez à un homme qui se mêle d’histoire d’avoir de l’amour pour la recherche de la vérité, il doit encore avoir de la sincérité pour la dire et l’écrire de bonne foi comme il la croit. Le mensonge n’est jamais permis aux chrétiens ni aux religieux, il y a néanmoins de certains mensonges qui ne font tort à personne et qui servent à quelques-uns. Mais il n’y a point de mensonge non plus que d’erreur dans un historien qui ne puisse être en quelque façon pernicieux : et comme il doit faire tout son possible pour éviter l’erreur, il le doit faire aussi pour éviter le mensonge, et pour ne point pécher contre la sincérité. Les fautes que fait un historien en écrivant une histoire sont cause qu’une infinité d’autres personnes qui se fient à sa parole prennent l’erreur ou le mensonge pour la vérité ; que ces règles de la prudence chrétienne et humaine soient corrompues, et la faute qu’il commet est suivie bien souvent d’une infinité d’autres qui en dépendent.

Or la sincérité demande que l’on rapporte les choses certaines comme certaines, les choses fausses comme fausses et les douteuses comme douteuses : et de ne rien dissimuler de ce qui peut appuyer ou affaiblir l’un ou l’autre parti, l’affirmative ou la négative. [3] »

… ET L’ÉQUITÉ

L’exposé de la vérité doit cependant se faire avec discernement, prudence et respect des traditions, surtout lorsque par exemple l’examen critique de l’historien peut aller à l’encontre de certaines dévotions et avoir des conséquences désastreuses, sur le plan pastoral, pour la foi des fidèles. C’est ce que dom Mabillon, dans sa Lettre sur la sainte Larme de Vendôme (1700), reproche à Jean-Baptiste Thiers qui avait dénoncé avec véhémence l’authenticité de cette relique et de bien d’autres. Dom Mabillon écrit avec justesse et sollicitude pastorale :

« Il faut avoir beaucoup de respect et de déférence pour les traditions des églises ; et quoiqu’il s’y mêle assez souvent des circonstances fabuleuses, que la substance en est ordinairement véritable. […] Les personnes sages et équitables ne s’élèvent point facilement à l’encontre, à moins qu’elles n’aient des preuves certaines et évidentes du contraire ; et si elles ne sont pas absolument persuadées, elle laissent les autres dans la bonne foi où ils sont, sans causer mal à propos du scandale dans l’esprit des fidèles par des disputes inconsidérées. » [4]

LA CONNAISSANCE DE LA VÉRITÉ ET LA CHARITÉ

La vérité ne saurait être dissociée de la charité, et cette dernière selon toutes ses dimensions. La connaissance de la vérité et la charité telles sont en effet les fins que doit avant tout rechercher qui s’adonne à l’étude, comme l’enseignait dom Mabillon en conclusion à son fameux Traité des études (1691), son grand « discours de la méthode » que l’on regarde à juste titre comme son testament :

« La fin principale que les solitaires doivent avoir en vue dans leurs études, c’est la connaissance de la vérité, et la charité ou l’amour de la justice, en un mot c’est le règlement de l’esprit et du cœur. Ce sont là les deux fins principales que doivent avoir en vue non seulement les religieux, mais tous les chrétiens.

Il faut donc que ce que l’on nomme « étude » ait pour but en premier lieu la connaissance de la vérité, qui fait une partie du bonheur de l’homme. Comme l’esprit est une des principales parties de la créature raisonnable, on ne peut être heureux en demeurant dans l’erreur (Cicéron, De Officiis, l. I, c. 6). Aussi sentons-nous un ardent désir de savoir et de connaître : nous trouvons qu’il n’y a rien de plus beau que d’exceller dans quelque science, et qu’il n’y a rien au contraire de si misérable, ni de si honteux que d’être dans l’ignorance ou dans l’erreur, de se méprendre, ou de se laisser imposer. Il n’y a personne qui ne fasse quelques diligence pour se tirer de l’ignorance ou de l’erreur, qui nous sont comme naturelles, mais tout le monde n’y réussit pas, et par une corruption qui n’est que trop ordinaire, on aime quelquefois même les ténèbres de son esprit, surtout lorsqu’elles favorisent le dérèglement du cœur. […]

Car il serait fort inutile d’avoir quantité de connaissances si elles ne nous rendaient meilleurs. [5] »

La science oui, mais jamais sans la charité :

« La science est cette machine qui, selon saint Augustin (Epistolae, 55, 39), doit servir à élever l’édifice de la charité. Si on ne la rapporte pas à cette fin, non seulement elle ne sert de rien, mais elle devient même très pernicieuse. Entassons donc tant que nous voudrons des vérités dans notre esprit : si nous n’avons soin de croître autant en charité qu’en science, ces vérités mêmes deviendront en nous un sujet d’illusion et d’égarement en cette vie, et de condamnation en l’autre. Et partant on ne saurait être trop en garde contre les mauvais effets d’une science stérile, et dépourvue de charité. Il faut donc apporter tous nos soins pour parvenir par nos études à la science de la charité […]. [6] »

Enfin, pour dom Mabillon, la charité c’est surtout la vertu théologale de charité qui a pour objet Dieu lui-même, Dieu qui est la Raison créatrice de toutes choses :

« Je dis plus, que sans la charité même on ne peut acquérir de véritable science, et qu’il faut que Dieu nous donne l’amour de la vérité pour la connaître comme il faut. C’est ce qui fait dire à saint Augustin que l’on ne parvient à la vérité que par le moyen de la charité. […] Ainsi la charité doit être le principe et la fin de toute notre science, et de toutes nos connaissances. [7] »

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Maison natale de Dom Mabillon à St Pierremont (Ardennes)

Notes

[1] Cette première approche de dom Mabillon se voudrait aussi une invitation à la lecture de la remarquable anthologie de ses œuvres publiée à l’occasion du tricentenaire de sa mort : Le moine et l’historien, dom Mabillon, œuvres choisies précédées d’une biographie par dom Henri Leclercq, édition établie par Odon Hurel, Éditions Robert Laffont, collection « Bouquins », 2007. Les références des passages cités ici seront celles de leur édition originale et de leur reprise dans ce denier volume.

[2] Dom Jean Mabillon, Brèves réflexions sur quelques Règles de l’histoire, éd. dans Le moine et l’historien … op.cit., p. 932-933

[3] Ibid., p. 935.

[4] Dom Jean Mabillon, Lettre d’un bénédictin à Monseigneur l’évêque de Blois, touchant le discernement des anciennes reliques, au sujet d’un dissertation de Mr Thiers, contre la sainte Larme de Vendôme, Paris, Pierre et Imbert de Bats, 1700 ; rééd. dans Le moine et l’historien … op.cit., p. 691-717, ici p. 717.

[5] Dom Jean Mabillon, Traité des études monastiques, Paris, Charles Robustel, 16922, T. II, p. 166-167 ; rééd., Ibid., p. 381-625, ici p. 613-614.

[6] Ibid., p. 168 ; rééd., Ibid., p. 614.

[7] Ibid., p. 169-170 ; rééd., Ibid., p. 615.

P.-S.

Bibliographie
Dom Mabillon, Œuvres choisies précédées d’une biographie par dom Henri Leclercq, Edition établie par Odon Hurel, collection Bouquins, Paris, 2007

Dom Thierry Ruinart, Mabillon Vie et portrait. Abrégé de la vie de dom Jean Mabillon prêtre et religieux de la congrégation de Saint-Maur, 1709 - Texte présenté et annoté par dom Thierry Barbeau, Editions de Solesmes, 2007.

Dom Jean Mabillon, figure majeure de l’Europe des lettres Actes des deux colloques du tricentenaire de la mort de dom Mabillon, Jean Leclant, André Vauchez et Daniel-Odon Hurel éd., 740 pages, Paris 2010


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Publié le mardi 26 juillet 2011

 

 

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