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Abbayes et prieurés mauristes

La Congrégation de Saint-Maur

Par Dom Thierry BARBEAU, o.s.b. - Abbaye Saint-Pierre de Solesmes


LA REFORME MAURISTE
LA VIE MONASTIQUE CHEZ LES MAURISTES
L’OFFICE DIVIN
LE TRAVAIL MANUEL
LE TRAVAIL INTELLECTUEL

| Bibliographie |

Le retour à la règle bénédictine

La Congrégation de Saint-Maur est née dans le sillage de celle de Saint-Vanne qui, sous l’impulsion de dom Didier de La Cour (1550-1623), avait entrepris la réforme des monastères bénédictins de Lorraine. Les Vannistes ayant introduit la réforme dans quelques monastères français, une nouvelle congrégation autonome fut alors érigée. Louis XIII donna son accord par lettres patentes datées d’août 1618. Placée sous le patronage de saint Maur, disciple de saint Benoît qui, croyait-on, avait apporté en Gaule la Règle de son maître, elle fut approuvée en 1621 par le pape Grégoire XV. Il ne s’agit pas pour les Mauristes de faire de nouvelles fondations, mais de réformer des monastères bénédictins au passé souvent prestigieux : Saint-Benoît-sur-Loire, Saint-Remi de Reims, Saint-Denis-en-France, le Mont-Saint-Michel, le Bec-Hellouin, etc.... La Congrégation de Saint-Maur connut un essor rapide et compta à son apogée, vers 1680-1710, plus de 190 monastères, abbayes ou prieurés, situés principalement dans le nord, l’ouest et le centre de la France. Elle ne réforma pas cependant tous les monastères français. Elle laisse ceux de l’est à la Congrégation de Saint-Vanne. Son implantation est aussi limitée, surtout dans la vallée du Rhône et le sud-est, par la présence des monastères clunisiens. Enfin le royaume compte d’autres monastères bénédictins : ceux de la Congrégation des Exempts de France et les « anciens Bénédictins », nom que l’on donnait aux maisons indépendantes n’ayant adhéré à aucune congrégation réformée.

LA REFORME MAURISTE

L’arrivée des Mauristes opère une rupture totale avec la situation antérieure du monastère. La réforme n’est pas selon l’expression de dom Laurent Besnard (1573-1620) une réforme « plastrée », c’est une œuvre radicale. Elle peut être demandée par l’abbé ou le prieur commendataire, les moines eux-mêmes (ou quelques uns d’entre eux), l’évêque et les grands du royaume. Après des discussions pouvant parfois durer plusieurs années, un concordat est signé. Une dizaine de Mauristes entrent alors en possession du monastère. Les « anciens » moines leur cèdent la place, mais ils peuvent demeurer dans la maison et reçoivent une pension ; certains embrassent la réforme. Tout cela ne se passe pas toujours sans heurts ; l’intervention de la force publique pour imposer les réformés aux « anciens » s’avère quelquefois nécessaire.

Au Mans, profitant de l’absence des Mauristes partis en procession à Saint-Vincent pour chanter la messe de la vigile de l’Ascension, le 21 mai 1659, quelques « anciens » de la Couture barricadèrent le monastère, et à leur retour en interdirent l’entrée aux réformés. Les troupes se présentèrent le 23 septembre, mais elles durent se retirer devant la foule que les « anciens » avait ameutée à travers la ville. La Congrégation de Saint-Maur ne récupèrera la Couture qu’en septembre 1661 à la suite d’un arrêt du Parlement de Paris.
A la tête de chaque monastère, en dehors de l’abbé ou du prieur commendataire qui n’a plus aucune juridiction sur les moines, se trouve un prieur, assisté d’un sous-prieur et, selon l’importance de la communauté, de 2 à 4 seniors (conseillers). Un cellérier (économe), aidé d’un procureur et d’un dépositaire, est chargé de la gestion du temporel.

Chaque monastère s’inscrit dans un ensemble beaucoup plus vaste : la congrégation. Les Bénédictins de Saint-Maur avaient en effet adopté, en y apportant quelques modifications, les Constitutions de la Congrégation du Mont- Cassin, celles de Sainte-Justine de Padoue, élaborées par dom Louis Barbo (1381- 1443). Ces Constitutions, qui servirent de modèle à la plupart des réformes bénédictines qui se constituèrent en Europe aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, à la suite du Concile de Trente (1563), préconisent le regroupement des monastères en congrégations.

Centralisée autour de l’abbaye parisienne de Saint-Germain-des-Prés, où résident le Supérieur général et ses assistants, la Congrégation de Saint-Maur est divisée en six provinces : France, Normandie, Bretagne, Bourgogne, Chezal- Benoît et Toulouse. La province de Bretagne, à laquelle appartient Saint-Vincent du Mans, est la plus riche en maisons avec ses 41 monastères. Elle est en outre constituée de véritables « métropoles » mauristes, comme Le Mans, où, nous l’avons vu, la Congrégation possède aussi l’abbaye de la Couture, et surtout Angers avec ses quatre monastères : Saint-Serge, Saint-Aubin, Saint-Nicolas et L’Evière. Ces monastères n’ont pas tous la même importance. Ce sont de simples prieurés de 5 à 9 moines, comme Tuffé et Solesmes, des monastères de taille moyenne de 9 à 15 religieux, comme Evron, ou plus rarement de grosses abbayes, de 20, 30 moines, ou plus, comme Marmoutiers, Saint-Melaine de Rennes et Saint-Vincent.
Chaque province forme une unité ayant à sa tête un visiteur et possédant ses propres maisons de formation : un ou deux noviciats et quelques maisons d’études (philosophie, théologie, droit canonique, langues... ). Le lieu de ces maisons peut varier d’un chapitre à un autre ; Saint-Vincent du Mans sera à plusieurs reprises noviciat et maison d’études pour la province de Bretagne.

Le rouage essentiel de cette vaste organisation réside dans le Chapitre général. Son autorité est suprême sur l’ensemble de la Congrégation. Réuni tous les trois ans, il nomme à toutes les charges importantes : prieurs des monastères, maîtres des novices, zélateurs, professeurs, confesseurs..., y compris le Supérieur général, ses assistants et les visiteurs provinciaux. Le prieur, nommé pour une durée de trois ans renouvelable une fois, n’est plus qu’un supérieur temporaire soumis au Chapitre général. L’autorité de l’abbé et l’autonomie de chacun des monastères, voulues par saint Benoît, n’existent plus.

Saint-Vincent du Mans et les quatre autres abbayes, ayant formé, avant leur union à Saint-Maur, la Congrégation de Chezal-Benoît, n’étaient pas soumises à la commende et conservèrent une abbé régulier jusqu’en 1763. Bien que jouissant du titre d’abbé, les supérieurs de ces monastères étaient en fait comme les prieurs élus par le Chapitre général pour une période de trois ans.
Un autre point essentiel sur lequel la réforme s’écarte de la Règle bénédictine, est celui de la stabilité. Le moine fait vœu de stabilité non plus pour un monastère particulier mais pour l’ensemble de la congrégation. Ainsi peut-il être transféré d’un monastère à un autre, afin de participer à la réforme d’une maison, d’exercer une charge de supérieur, de collaborer à des travaux intellectuels, ou encore pour raison disciplinaire. Mais on veille à assurer au moine la plus grande stabilité possible ; il ne sort de la province dans laquelle il a fait profession qu’à de rares exceptions.

LA VIE MONASTIQUE CHEZ LES MAURISTES

Malgré ces entorses à la Règle rendues nécessaire par les circonstances, les Mauristes ont retrouvé sur bien des points la pure tradition monastique. Le souci d’une vie monastique authentique, d’une véritable soumission au vœu de conversion de la vie anima les premiers réformateurs, comme dom Grégoire Tarrisse (1575-1648), dont le long et fécond généralat (1630-1648) fut décisif pour la Congrégation.
Les Déclarations (1645), complétées par les Règles communes et particulières (1663) et le Cérémonial (1645), régissent la vie du moine. Les divers éléments de la vie monastique, qui forment ce qu’on appelle l’observance, sont codifiés de façon précise.
L’insistance est mise sur la clôture. Sorties et séjours prolongés hors du monastère font l’objet d’une réglementation sévère. Les contacts avec l’extérieur sont limités.

La séparation du monde est, selon le plus grand maître spirituel de Saint- Maur, dom Claude Martin (1619-1696), ce qui caractérise la vie du Bénédictin.

« L’esprit de l’ordre de saint Benoît, affirme-t-il, n’est autre que l’éloignement du monde par la retraite intérieure et extérieure ; ou, si vous voulez, la solitude de corps et d’esprit par l’éloignement des créatures. » De nombreux témoignages pourraient être cités prouvant combien sur ce point les Mauristes sont exigeants, parfois farouches. Dom Edmond Martène (1654- 1739) dans sa Vie des Justes, recueil biographique destiné à l’édification des moines, dit de dom Pierre de Villechèse (1632-1685), prieur de Jumièges : « Il ne permettait de sortir à ses religieux que très rarement. Lui-même en usait ainsi, et il fallait de très pressantes nécessités pour lui faire quitter sa chère solitude. Il était persuadé que la conversation avec les séculiers est presque toujours inutile et souvent préjudiciable et, loin de les attirer au monastère, il évitait de les voir autant qu’il lui était possible. » Le Mauriste peut être appelé à exercer un ministère, mais sans sortir du monastère : confessions, direction spirituelle, prédications et catéchisme.

A la retraite est lié le silence. Il n’est pas perpétuel comme le voulait l’abbé de Rancé pour son abbaye de la Trappe. Il est adouci par deux récréations quotidiennes et une promenade tous les quinze jours, sauf pendant l’avent et le carême. Cependant, sous prétexte de délassement, les moines ne doivent pas se laisser aller à la dissipation. Le reste de la journée, on ne parle que par nécessité.
Afin de préserver une plus grande solitude, chaque moine possède une cellule où il peut s’adonner plus librement à la prière, à la lecture et à l’étude. C’est une chambre modeste au mobilier simple et pauvre : un lit garni d’une paillasse, d’un chevet et de couvertures, un oratoire avec quelques images de peu de valeur, un bénitier, une table surmontée d’une petite bibliothèque, une chaise, un chandelier et une lampe. Pas de cheminée ; seules les cellules de l’infirmerie et de l’hôtellerie en sont pourvues. Les jours de grand froid, le moine peut se rendre au chauffoir, une salle commune réservée à cette usage, où le chauffetier entretient un feu pour toute la communauté. A Saint-Vincent, la grande salle des piliers avec ses deux cheminées monumentales servait à la fois de chauffoir et de promenoir.

Les Déclarations de Saint-Maur traitent minutieusement de tout ce qui touche au vœu de pauvreté. Le Mauriste n’a pas une vie très pauvre, mais il est astreint dans ce domaine à un ensemble de pratiques rigoureuses. Dans ses Avis et réflexions sur les devoirs de l’état religieux (1708), dom du Sault consacre tout un chapitre sur le vœu de pauvreté. « Ne donnez, écrit-il, ne recevez, ne prêtez, n’empruntez, n’achetez, ne vendez, ne troquez ; en un mot, ne disposez de rien sans permission de votre supérieur. Prenez garde surtout de ne pas blesser ce vœu au sujet du tabac, des liqueurs, des confitures, des bijoux, des livres, et d’autres choses pareilles, dont les religieux font quelque fois commerce à l’insu de leur supérieur. ».
On se montre sévère pour les constructions. L’autorisation du Visiteur ou du Supérieur général est nécessaire pour entreprendre de gros travaux. Les nouveaux bâtiments doivent répondre uniquement aux besoins de la vie conventuelle. On veillera, disent les Déclarations à ce qu’ils « soient réguliers et commodes pour des personnes qui y vivent régulièrement, solides, unis et simples ; ... sans ornements vains et inutiles ».

Même sobriété pour les jardins destinés à procurer aux moines une saine détente. « Le jardinier, lit-on dans les Règles communes et particulières, ne fera point de parterres à la mode des séculiers qui ressentent le faste et la vanité, mais de simples carreaux ou autre forme convenable à la simplicité et modestie religieuse ; dans les compartiments et bordures de laquelle il pourra marquer quelque mystère de la Passion, ou chose semblable. Les allées seront aussi modestes ... Il disposera, plantera, et bordera celles qui seront le plus propres à se promener et donner de l’ombrage, de ceps de vigne pour y faire des treilles, ou d’arbres fruitiers en palissade, ou d’autre façon qui puisse donner du couvert et de l’ombre durant les chaleurs. » Ces directives n’ont pas toujours été respectées.
Une note d’austérité, difficile à saisir, il est vrai, en regardant par exemple les superbes façades de Saint-Vincent du Mans, caractérise aussi la vie de des Mauristes. Pénitences et mortifications y tiennent une grande place.

L’abstinence de viande est perpétuelle. Les jeûnes sont fréquents et s’étendent bien au-delà de l’avent et du carême. Mais tout cela doit être fait avec discrétion, et on attache plus d’importance à l’obéissance, à l’humilité et à l’oubli de soi. Dans la Vie des Justes, dom Martène rapporte un beau témoignage de détachement intérieur. Il s’agit de dom Martin Le Poitevin (1617-1700), un vieillard de quatre-vingts ans, retiré à Saint-Vincent après avoir exercé maintes fois les fonctions de prieur et de maître des novices dans la province de Bretagne. « Un jour, raconte-t-il, le révérend père dom Louis Trochon, qui était abbé, entra dans le jardin pendant une récréation muette et arracha un grand nombre de jeunes plantes des meilleurs fruits, objets de tous les soins de dom Le Poitevin. Celui-ci était présent au massacre et n’ouvrit pas la bouche pour se plaindre. »

L’OFFICE DIVIN.

Dans l’observance monastique, la première place revient à l’office divin.
La célébration de la messe et des heures liturgiques est l’occupation principale du Bénédictin et constitue la trame de sa journée. Les Matines suivies des Laudes se disent au milieu de la nuit, à 2 heures, à Saint-Germain-des-Prés.

Après l’office de nuit, les moines se recouchent et se lèvent pour Prime. A la fin de cette heure, on se rend dans la salle capitulaire pour entendre un passage de la Règle. Puis c’est Tierce. Sexte précède la messe conventuelle qui est suivie de None. Les Vêpres sont chantées dans l’après-midi. L’office des complies termine la journée ; il a lieu, à Saint-Germain-des-Prés, en hiver, à 6 heures, ou, en été, à 7 heures, et le coucher à 6 heures 45 ou 7 heures 45.
L’horaire des offices est laissé à la discrétion du prieur. Il fait l’objet de nombreuses modifications selon les temps liturgiques. Les jours de fêtes, les offices étant plus longs, le lever de nuit est plus ou moins avancé. En été, la diminution du sommeil est compensée par une sieste.

A l’exception de la messe, les Mauristes ne chantent pas tout l’office. La proportion des parties chantées (psaumes, antiennes et hymnes) est déterminée d’après le nombre des moines et l’importance de la fête.

Le répertoire est, quoique déformé et mutilé, celui du chant grégorien. La vitesse d’exécution des pièces est fixée d’après le degré des fêtes ; on chante d’autant plus lentement que la fête est plus solennelle. Le chant doit être exécuté avec soin. « On enseignera aux novices, disent les Règles communes et particulières, les clefs et le reste qui est nécessaire pour bien solfier ; la façon de prendre en dominante et en ton convenable tout ce que l’on chante, et de s’y maintenir sans hausser ni baisser, ni discorder ni manquer à l’accord et correspondance d’une partie de l’office à l’autre ; le moyen de garder la mesure de chaque espèce de chant ; le lieu et la durée des pauses, des cadences et des respirations, lesquelles on doit très soigneusement et très exactement observer, afin de s’entre écouter en ces endroits, et avoir toujours l’haleine libre pour chanter avec moins de peine, avec plus de gravité, et sans précipitation. » Les Mauristes entreprirent un important travail liturgique : édition de nouveaux bréviaires et de livres de chant pour toute la Congrégation. Ils s’employèrent également à raviver le culte du fondateur ou du saint patron de chacun de leurs monastères par la composition d’offices propres pour leur fête.
Les reliques sont remises à l’honneur et offertes à la vénération des fidèles.

On en acquiert aussi de nouvelles. Le prieuré de Tuffé, par exemple, obtient, en 1666, des abbayes du Mont-Saint-Michel et de Saint-Vincent, des reliques des saints Gaud, évêque d’Evreux, et Domnole, évêque du Mans. Leur réception solennelle, le 14 novembre, donna lieu à de grandes manifestations de piété et attira les population d’alentour.
Les Mauristes avaient le souci d’enraciner la réforme de chaque maison dans la tradition locale et de lui donner de solides assises. Toute une activité artistique destinée à l’embellissement des églises (autels, retable, tableaux, objets d’orfèvrerie) accompagne le renouveau spirituel des monastères.

A côté de l’office divin, une place importante est accordée aux exercices spirituels systématiques et méthodiques inspirés de la Devotio moderna : oraison ou méditations, conférences et retraites. Il semble bien que les Mauristes aient eu plus d’estime pour ces pratiques - qui ont d’ailleurs leur valeur - que pour la liturgie, et que celle-ci, pourtant célébrée avec soin, n’ait pas vraiment nourri leur vie spirituelle. On pouvait plus facilement être dispensé des offices que des exercices spirituels. Les plus occupés, comme le prieur et le cellérier, sont invités à passer une journée par mois dans la retraite afin de s’adonner aux exercices de dévotion. Une coupure existe désormais entre, d’une part, prière liturgique et l’observance monastique, et, d’autre part, une vie spirituelle plus personnelle. Celle-ci vient s’ajouter à la vie monastique elle-même.

Les quelques heures laissées disponibles par la célébration de l’office divin et les exercices spirituels sont employées à la lecture ou Lectio divina, et au travail manuel et intellectuel.

LE TRAVAIL MANUEL.

Avec le temps, le travail manuel avait été considérablement réduit. Les conditions n’étaient plus les mêmes qu’à l’époque de saint Benoît. La société s’était profondément modifiée, la situation des monastères aussi. Cependant les Mauristes avaient une certaine estime pour le travail des mains.
C’est un exercice régulier dont nul n’est dispensé. Nettoyer le jardin, transporter le bois de chauffage, balayer, faire la lessive... ; il peut être parfois dur, pénible et humiliant. Il est fait en esprit de pénitence. Les supérieurs eux-mêmes donnent l’exemple d’une parfaite fidélité au travail manuel. Dom Martène raconte comment dom Béde de Fiesque (1599-1679), nommé abbé de Saint-Vincent du Mans en 1639, refusa les services d’un gentilhomme que son frère lui avait envoyé. « Dom Béde était occupé à laver ses sergettes (petite tunique de laine que les moines portaient au lieu de chemise), écrit-il dans la Vie des Justes, lorsque le portier vint l’avertir qu’un envoyé le demandait de la part de son frère... Dom Béde répondit qu’on lui amenât ce visiteur. Le gentilhomme fut fort surpris de trouver ce grand abbé en habits de travail, les bras retroussés et occupé à un emploi des plus vils ; il ne se déconcerta pas néanmoins, fit son compliment au révérend père et ajouta qu’il venait de la part de monsieur son frère pour demeurer auprès de lui et offrir ses services. Dom Béde répondit : »Monsieur, dites à mon frère que je lui suis bien obligé de son attention ; mais que ma qualité d’abbé ne me donne aucun droit d’avoir un gentilhomme auprès de moi et qu’elle ne me crée aucune distinction au dessus de mes religieux, sinon celle de m’obliger à être le plus humble et de leur donner l’exemple".

Les travaux matériels assez lourds que comporte la vie d’une communauté : boulangerie, cuisine, réfectoire, porterie, sacristie, infirmerie... sont normalement assurés par des frères convers et des commis stabilisés. Les convers sont des moines à part entière, comme les autres Mauristes, ils font des vœux solennels. Les commis ne sont pas des religieux, ils sont intégrés à la vie d’un monastère par un contrat de stabilité fait devant le chapitre et un notaire.
Retraçant la vie de frère Jean Cornette (†1687), dom Martène montre bien quelle pouvait être à Saint-Maur la vie des convers. « On mit quelque temps frère Cornette, écrit-il, toujours dans la Vie des Justes, avec le frère apothicaire pour apprendre au moins les remèdes communs, ce qui lui fut d’un grand secours pour soigner nos confrères malades à Saint-Fiacre de Meaux... De là, on l’envoya à Saint-Denis-en-France pour conduire la cuisine ; il y fut aussi employé à la dépense (C’est-à-dire à la conservation et à la distribution du vin, des fruits et de la vaisselle du réfectoire.) et quelquefois à l’infirmerie, lorsque le frère apothicaire était absent ou incommodé. On l’occupa également pendant un temps à faire valoir les vignes de Cormeil et de Carrières. » Le bon frère Jean écrivit même une Méthode pour préparer à manger à la communauté des religieux.

Convers et commis sont souvent chargés du réveil des moines pour les Matines et de l’horloge.

Parmi les convers, il y eut aussi d’habiles artisans, des peintres, des sculpteurs, comme frère Jacques Bourlé (†1740) qui réalisa une sainte Marguerite pour l’église de Saint-Germain-des-Prés, et des architectes comme frère Guillaume de La Tremblaye (†1715). Chez les commis, on rencontre même deux facteurs d’orgues, Thomas Alport (†1690), un anglais converti du protestantisme, et Jean Broquard (†1709). Ils travaillèrent ,entre autres, sur l’orgue d’Evron.
Convers et commis sont secondés par des domestiques, valets et ouvriers.


LE TRAVAIL INTELLECTUEL

La dimension intellectuelle de la Congrégation de Saint-Maur est bien connue. Cette orientation a été voulue dès les débuts, en particulier par dom Tarrisse. L’organisation du travail intellectuel fut confiée à dom Luc d’Achery (1609-1685), bibliothécaire de Saint-Germain-des-Prés.
L’attention est d’abord portée sur la formation des moines : philosophie, théologie, mais aussi, études des humanités et de la Bible, lecture des Pères de l’Église et des auteurs monastiques et acquisition des principes du chant. On devait travailler aussi à l’histoire de l’Ordre et à la réédition des auteurs monastiques. Des moines, parmi les plus doués, furent réunis à Saint-Germain-des- Prés avec pour mission de s’y employer entièrement. Leur travail de collaboration devait aboutir aux grandes éditions érudites. Le plus connu d’entre eux est sans conteste dom Jean Mabillon (1632-1707). Ses œuvres ne comprennent pas moins d’une cinquantaine de volumes, dont dix-sept in-folio. Les plus célèbres sont le De Re Diplomatica (1681), où il présente sa méthode d’authentification de manuscrits, et le Traité des Etudes monastiques (1691), dans lequel il montre, face à l’abbé de Rancé, la légitimité du travail intellectuel dans les monastères. Dom Mabillon désirait, ainsi qu’il l’écrit dans une de ses lettres, que son travail « soit celui du cœur, de la charité et de l’amour de la vérité ».
Consacrés d’abord à l’histoire monastique et à l’édition des œuvres des Pères, les travaux des Mauristes s’orientèrent, au début du 18e siècle, vers l’histoire générale, l’histoire des provinces et l’histoire littéraire. Ce sont, entre autres, les Monuments de la Monarchie française (1729-1733) de dom Bernard de Montfaucon, l’Histoire de Bretagne (1707) de dom Lobineau, ou l’Histoire littéraire de la France, commencée par dom Rivet à Saint-Vincent du Mans, et dont le premier volume parut en 1733.

Ces travaux furent l’œuvre d’une minorité. Mais ils rejaillirent sur l’ensemble de la Congrégation. Grâce aux éditions patristiques, par exemple la superbe édition en 10 volumes des Oeuvres de saint Augustin (1679-1690), tous les Mauristes purent lire les Pères de l’Eglise.

Chef-lieu de la Congrégation, Saint-Germain-des-Prés en était aussi la capitale littéraire. Quelques monastères de province connurent aussi, quoique sur une bien moindre échelle, une activité intellectuelle féconde : Saint-Bénigne de Dijon, Notre-Dame de Bonne-Nouvelle à Orléans et Saint-Vincent. Plus largement, tous les monastères de la Congrégation étaient appelés à collaborer aux travaux scientifiques. Des circulaires furent envoyées aux prieurs, indiquant programme et méthodes : lettre circulaire Au sujet des mémoires qu’on demande pour composer l’Histoire de l’Ordre (1647) ou Méthode pour la recherche des manuscrits (1648). Les Règles communes et particulières consacrent un chapitre à la garde des chartes. L’inventaire et la conservation du chartier devaient faciliter la recherche scientifique. Il n’était pas d’ailleurs sans intérêt pour l’économie du monastère avec ses titres de rentes. Les Mauristes sont invités à écrire l’histoire de chacune de leurs maisons et à continuer les chroniques en rédigeant des Livres des choses mémorables, source importante permettant de mieux saisir la particularité des monastères de la Congrégation.

Les divers éléments de la vie monastique, son organisation même et ses différents emplois n’ont d’autre but que de favoriser la vocation du moine, qui est de tendre à la perfection de la vie chrétienne par la voie de la contemplation. Au début de la Pratique de la Règle de saint Benoît (1674), rédigée à l’intention des novices, dom Claude Martin présente, en bon pédagogue, ce qu’a d’essentiel la vocation bénédictine. Il veut que les novices aient une connaissance exacte du but vers lequel ils doivent tendre en entrant au monastère. « Il faut inférer, écrit-il, que la fin propre et particulière de la Règle et de l’0rdre de saint Benoît n’est autre que la contemplation, puisque tous les moyens qui y sont en usage sont dans les pratiques de la vie contemplative, comme sont l’éloignement du monde, la solitude, le silence, la psalmodie, la prière, la méditation, la lecture, le jeûne, le travail des mains, et autres semblables... ainsi tout le soin des religieux de l’ordre de saint Benoît doit être de tendre à la perfection de la charité, qui est la fin commune à tous les religieux, mais ils y doivent tendre par la voie de la contemplation, qui est leur fin propre et particulière. »

Dom Thierry BARBEAU, o.s.b. - Abbaye Saint-Pierre de Solesmes

Orientation bibliographique.

Dom Edmond MARTÈNE, Histoire de la Congrégation de Saint-Maur , publié par dom Charvin, Ligugé-Paris,1928-1945,10 vol.

Dom Edmond MARTÈNE, La Vie des Justes , publié par dom Heurtebize, Ligugé-Paris, 1924-1926,3 volumes

Dom Michel GERMAIN, Monasticon gallicanum , Paris, 1871, réed., Paris,1983.

Dom Y. CHAUSSY, Les Bénédictins de saint-Maur,.I-Aperçu historique sur la Congrégation , Paris, 1989.

D.O. HUREL, L’histoire de la Congrégation de Saint-Maur, quelques réflexions à propos d’un ouvrage récent , Studia Monastica, vol. 35 (1993, p.448-462.

Dom P.SALMON, Aux origines de la Congrégation de Saint-Maur. Ascèse monastique et exercices spirituels dans les Constitutions de 1646, Mémorial du XIVe centenaire de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, Paris,1959,p.101-123.

Dom R.J. HESBERT, Le travail manuel dans la Congrégation de Saint-Maur , Collectanea Cisterciensia, vol..37 (1975),, p.33-62.

M. LAURAIN, Les travaux d’érudition des Mauristes : origine et évolution , Revue d’Histoire de l’Église de France, t.43 (1957), p.231-272.

M.BUGNER, Cadre architectural et vie monastique des Bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur , Nogent-le-Roi,1984.

Dom D.CATTA, Le chant liturgique chez les Mauristes Mémorial du XIVe centenaire de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, Paris,1959, p.301-319.

P.-S.

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Publié le vendredi 18 mars 2011

 

 

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